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Comment concilier pêche durable de légine et préservation des orques de Kerguelen et Crozet ?

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Marine Stewardship Council de novembre 8, 2016 - 9:57 dans Peche durable
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Christophe Guinet, Directeur de Recherche au Centre d’Etudes Biologiques de Chizé, étudie depuis longtemps les orques de Kerguelen et Crozet, deux archipels des Terres australes et antarctiques françaises (TAAF). Il a notamment travaillé sur le phénomène de déprédation et nous explique comment une pêche durable peut contribuer à la préservation de ces orques. 

Comment en êtes-vous venu à travailler sur les orques de Kerguelen et Crozet ?
C’est une histoire assez ancienne, j’étais déjà passionné par l’orque en tant qu’animal. Et à l’issu d’un séjour d’un an en 1986 sur les côtes de Colombie-Britannique passé aux côtés de chercheurs étudiant ces animaux, j’ai eu la possibilité de partir hiverner à Crozet dans le cadre d’un programme scientifique consacré à l’étude des oiseaux et des mammifères marins des Terres Australes et Antarctiques Françaises. L’un des objectifs était de collecter de nouvelles informations, notamment comportementales sur les orques que l’on pouvait observer très facilement depuis les côtes de l’Ile de la Possession où se trouve la base scientifique Alfred Faure. Crozet c’est avéré un lieu exceptionnel pour observer ces animaux depuis la terre. En effet nous ne disposions d’aucun bateau pour les observer en mer. Nous les observions, plus particulièrement pendant le printemps austral, lorsque les orques venaient chasser de jeunes éléphants de mer sur les plages. Nous avons aussi pu observer les orques chasser des manchots, des baleines et se nourrir de poissons. Chaque individu se rapprochant des côtes était photo-identifié : nous dressions sa carte d’identité à partir des marques et cicatrices portées par son aileron dorsal. De 1988 à 1995, nous avons conduit des observations, et effectué une étude démographique avant qu’une pêcherie à la légine ne se développe. Nous n’observions jamais de cachalots depuis les côtes de l’Ile, sauf lorsqu’exceptionnellement un individu s’échouait. En 1996, dès le tout début de la pêcherie à la légine australe, les orques, mais aussi des cachalots, ont commencé à interagir avec les bateaux de pêche, venant retirer les légines des hameçons au moment de la remontée des lignes. Il faut s’avoir que jusqu’au début des années 2000, l’essentiel des palangriers qui opéraient dans la ZEE de Crozet étaient des navires de pêche illégaux. Seuls quelques navires légaux, au bord desquels se trouvaient des contrôleurs des pêche qui participaient aussi au travail de photo-identification, étaient présents. Nous avons ainsi pu montrer que pendant les 5 à 6 années où le braconnage était intense, l’effectif de la population d’orques de Crozet a diminué de moitié, passant d’environ 180 à 90 individus en quelques années. Nous avons de très fortes présomptions que les orques qui interagissaient avec les navires de pêches illégaux étaient pris pour cible et que de très nombreux individus ont ainsi été tués. Dès l’arrêt de la pêche illégale, la population d’orques s’est stabilisée. Les effectifs de cette population sont restés inchangés depuis. Les bateaux de pêche, à partir du travail de photo-identification mené par les contrôleurs des pêches embarqués sur chacun des palangriers, sont aujourd’hui la principale source de données sur les orques et les cachalots.

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© Antoine Dervaux

Pouvez-vous nous expliquer le phénomène de déprédation ? Quel lien entre les orques et la pêche à la légine ?
La déprédation des lignes correspond au comportement où des prédateurs marins tels que des phoques, cétacés, mais aussi d’autres poissons tels que des requins viennent consommer des poissons pris aux hameçons de la ligne. Les odontocètes (i.e. les cétacés à dents) constituent le groupe d’espèces le plus fortement impliqué dans le processus de déprédation des palangres pélagiques et démersales. En effet, ces dernières décennies, il y a eu un très fort développement de ce mode de pêche dans les océans du monde. Cette extension de la pêche à la palangre s’explique par plusieurs facteurs : d’une part la pêche à la palangre s’avère beaucoup plus sélective en termes d’espèces de poissons pêchées que d’autres modes de pêche tels que par exemple l’utilisation du chalut de fond. Par ailleurs, le poisson ainsi pêché s’avère en général de meilleure qualité. Les palangres démersales ciblent des poissons benthiques tels que le charbonnier (Anaploma fimbria) dans le Pacifique nord, le flétan (Hippoglossus sp.) dans le Pacifique et l’Atlantique nord. Alors que la légine (Dissostichus sp.) est la principale espèce ciblée par les palangres de fond déployées dans l’océan austral. Les espèces de cétacés les plus couramment impliquées dans la déprédation de palangres de fond sont les orques et les cachalots. Les palangres pélagiques déployées dans les océans tempérés et tropicaux ciblent principalement différentes espèces de thons (Thunnus sp.) et d’espadons (Xiphias gladius). Ces lignes sont généralement la cible des fausses-orques (Pseudorca crassidens) et les globicéphales noir (Globicephala melas) ou tropicaux (G. macrorhynchus). Aujourd’hui la déprédation est considérée comme l’un des principaux problèmes, pour ne pas dire le principal problème, auquel est confronté la pêcherie à la légine au niveau international.
Le phénomène de déprédation a probablement été favorisé par l’accroissement de la compétition entre les hommes et les cétacés sur des ressources halieutiques. Enfin, il est beaucoup plus facile pour les cétacés de retirer un poisson déjà pris sur une ligne, et qui est dans l’impossibilité de s’échapper, que de le chasser naturellement. Dans le cas des palangres démersales profondes tels que celles utilisées pour la légine, le poisson devient beaucoup plus facilement accessible lors de la remontée des lignes. En effet, en situation naturelle, les orques et les cachalots doivent plonger à très grande profondeur >500-1000 m pour accéder à ces poissons. Ces plongées sont coûteuses en énergie et le temps efficace de pêche au fond de la plongée diminue fortement. Dans le cas des orques, ce temps efficace n’excède pas quelques minutes pour des plongées supérieures à 1000 m (le record de plongée obtenu à ce jour étant 1100 m dans le cas des orques et pourrait atteindre 3000 m dans le cas des cachalots, même si la majorité des plongées sont généralement comprises entre 300 et 1000 m de profondeur).
A Crozet, le fait que la déprédation des palangres par les orques et cachalots ait été observée dès le début de la pêche à la légine, laisse présumer que ces cétacés se nourrissaient naturellement de légine. En effet, les orques sont connus pour être « très conservateurs » dans leurs habitudes alimentaires et l’adoption d’un nouveau type de proie est un processus lent chez cette espèce. Cependant, nous pensions à l’époque que les légines vivaient trop profondément pour pouvoir être naturellement pêchées par les orques qui n’étaient pas supposées plonger au-delà de 300-400 m. Depuis, la pose de balises nous a appris que ces animaux étaient en mesure de plonger beaucoup plus profondément et donc accéder naturellement à cette proie. La consommation naturelle de légine était en revanche connue pour les cachalots.

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© Nicolas Gasco

En quoi une pêche durable et bien gérée de légine [La pêcherie de légine australe de Kerguelen est certifiée MSC] est-elle importante pour la préservation des orques ?

Les orques sont des supers-prédateurs et leur survie sur le long terme dépend du bon état de santé des écosystèmes au sein desquels ils vivent. En effet, selon sa taille, une orque doit consommer entre 40 et 60 kg de proies quotidiennement. Nos travaux suggèrent que la légine ne représente qu’une proportion assez limitée (<20-30 %) du régime alimentaire des orques de Crozet, proportion qui peut varier de façon relativement importante d’un groupe à l’autre. Cependant, cette part de légine dans le régime alimentaire des orques de Crozet peut s’avérer essentielle pour assurer le bon état de santé et la reproduction de cette population d’orque. Une certification MSC signifie que cette ressource est gérée durablement et en équilibre avec le renouvellement naturel de cette population de poisson et donc garantit qu’un certain niveau de ressource reste disponible pour les prédateurs naturels de légine, les orques y compris. Par ailleurs, dans le cadre d’un partenariat étroit avec les armements de pêches, des solutions sont activement recherchées pour essayer de limiter, voire supprimer, la déprédation par les orques et les cachalots. En effet, un apport artificiel de nourriture en grande quantité est susceptible d’influencer la trajectoire démographique des orques en provoquant une augmentation artificielle de leurs effectifs qui dépassent la capacité d’accueil du milieu (i.e. la quantité de proies naturelles disponibles), ce qui pourrait résulter en augmentation de la pression de prédation exercée par les orques sur leurs autres proies (éléphant de mer, baleines, manchots…) ; un tel scénario pourrait entraîner des déséquilibres en cascade sur l’ensemble des chaines alimentaires des eaux de Crozet, susceptible d’avoir des effets négatifs, à la fois sur la population d’orques, mais aussi peut-être, à terme, sur la ressource en légine.

Comment collaborent les pêcheurs, entreprises, scientifiques et fondations pour la préservation des orques ? Quels sont les bénéfices d’une telle collaboration ?
Nous avons, de mon point de vue, mis en place un partenariat gagnant-gagnant entre les scientifiques et les pêcheurs ; partenariat qui s’est construit sur les bases de la confiance et de la transparence. Les pêcheurs de légine sont devenus des partenaires essentiels dans le suivi démographique de la population d’orques de Crozet et les populations de cachalots de Crozet et Kerguelen. En effet, l’essentiel du travail de photo-identification est aujourd’hui réalisé par les contrôleurs des pêches à partir des palangriers. Ces données sont indispensables pour assurer le suivi démographique de ces populations. L’un des résultats important issu de ce travail est que la population d’orques de Crozet se reproduit à un taux proche du maximum biologique observé chez cette espèce, mais que les individus adultes et surtout subadultes ont un taux de survie relativement faible. Ce résultat est paradoxal. En effet chez des prédateurs longévifs tels que les orques, la survie est privilégiée au détriment de la reproduction. Cela nous amène à penser que la population d’orques présente dans les eaux de Crozet est confrontée à une mortalité inexpliquée peut-être lié à la présence d’une pêcherie non contrôlée en dehors des ZEE de Crozet et Kerguelen.
De nombreuses approches technologiques ont été testées ces dernières années pour essayer de faire diminuer, voire supprimer, la déprédation. La pêche au casier a été testée lors de la campagne expérimentale ORCASAV* mais les rendement obtenus ne sont pas suffisants pour assurer la viabilité économique de la pêcherie. Par ailleurs, ce mode de pêche induisait d’importantes captures accessoires de crustacés (Lithodes) et posait des problèmes de sécurité pour les équipages liés à la manutention des nasses. Par ailleurs, les répulsifs acoustiques (ORCASAVER) se sont avérés rapidement inefficaces du fait d’une habituation rapide des orques**. En partenariat avec les armements de pêche, nous avons lancé le programme de recherche ORCADEPRED pour explorer de nouvelles voies. ORCADEPRED vise, d’une part, à mieux comprendre le processus de déprédation, et notamment déterminer si cette déprédation a lieu exclusivement lors de la remontée des lignes ou aussi lorsque les lignes sont en pêche. Cette question est essentielle car elle va définir la méthode à mettre en œuvre pour limiter, voire supprimer la déprédation. En effet, faut-il protéger le poisson lors de la remontée des lignes ou aussi lorsque les lignes sont en pêche ? Pour étudier ces questions nous avons développé une ligne expérimentale dans laquelle des hameçons seront équipés d’accéléromètres. A partir de ces données, nous déterminerons le moment où le poisson mord à l’hameçon, meurt et à quel moment et quelle profondeur il est décroché par un cétacé. Les données obtenues par la ligne expérimentale permettront, d’une part, d’optimiser les opérations de pêche en déterminant la durée optimale de mise à l’eau de la ligne et d’autre part, de mieux comprendre le processus de déprédation afin de proposer des solutions adaptées. Par ailleurs, nous évaluerons la susceptibilité des différents navires/capitaines de pêche à être détecter acoustiquement et par conséquent trouvés par les orques et les cachalots en mettant en œuvre une ligne d’hydrophone. Nous testerons à titre expérimental différents systèmes visant à protéger la légine sur la ligne. Pour mener à bien ces études et mettre en œuvre ces approches, deux jeunes scientifiques vont embarquer pour une campagne de pêche sur les palangriers opérant dans les ZEE de Crozet et Kerguelen. Par ailleurs, ce programme a bénéficié du soutien financier de la Fondation des mers Australes porté par les armements de pêche. Un dossier ANR sur cette problématique est en cours d’évaluation.

En savoir plus : http://www.fondation-mers-australes.re

© Jérôme Maison pour la photo en une

 *Bavouzet, G., Duhamel, G., Kinoo. J.P., Gasco N., Guinet C., Morandeau F., Roullot J. 2011. Campagne innovante de pêche aux casiers dans la ZEE de Crozet pour lutter contre la deprédation des orques et la mortalité aviaire. Rapport final. 115 pp.

**Tixier P., Gasco N., Duhamel G., Guinet C., (2014e) Habituation to an acoustic harassment device (AHD) by killer whales depredating demersal longlines. ICES, Journal of Marine Science. doi:10.1093/icesjms/fsu166

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Le MSC face aux risques de la surpêche, le MSC s’engage pour la préservation des espèces et de l’habitat marins grâce à un label exigeant qui permet aux consommateurs de faire le choix de la pêche durable. Avec la certification MSC et le label bleu, l’organisation agit avec ses partenaires pour un juste équilibre entre exploitation économique des produits de la mer et préservation des ressources et de l’environnement, pour aujourd’hui comme pour demain.
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